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Didier Trénet

Chronique d’une idole

7 février – 16 avril 2026
[interruption du 5 mars – 11 mars]

Marabout…

Page après page, par une suite de dessins exécutés dans un carnet, Didier Trénet chemine dans les méandres de sa pensée, au cœur même de la création, là où les œuvres se forment selon une pratique qui a partie liée tant avec la méthode, en ce qu’elle cherche à démontrer une vérité, qu’avec les mots de la comptine : "Somnambule, bulletin, tintamarre...". Des images résonnent, s’entrechoquent, fusionnent, s’engendrent l’une l’autre.

Constitué avant tout de sculptures et de dessins, le travail que Trénet poursuit depuis le début des années 1990 sappuie fermement sur lart du XVIIIe siècle avec lequel il entretient une "liaison". S’adonner à cette affinité l’invite à convoquer des motifs – souvent issus des dessins dornements – et surtout un climat, celui de l’érotisme, de la théâtralité, du plaisir issu du trait d’esprit, cultivant la polysémie comme le théorisait Sigmund Freud en 1905 dans son texte Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten).

C’est ainsi qu’en 2022 Didier Trénet se rend au Louvre avec l’intention de revoir le Pierrot de Watteau, sorte d’idole (comme le qualifie l’artiste) du XVIIIe siècle, traversée d’une toujours bien mystérieuse mélancolie. Déçu de ne pas trouver le tableau, il interroge les gardiens qui lui apprennent qu’il fait, pour quelques mois, l’objet d’une restauration.

Cette absence le déçoit et la frustration le conduit alors à réinventer l’œuvre pour lui-même. Il commence une longue série de variations où, chemin faisant, le tableau de Watteau connait des modifications, des hybridations avec dautres images. Le processus est tout à fait empirique. Le personnage de Pierrot se métamorphose en un éléphant, par exemple, surmonté dune sorte de fabrique, elle-même couronnée dun arbre. Les associations sont aussi libres qu’elles sont évocatrices des assemblages parfois étranges que lon trouve dans les ornements de style rocaille, dans les décennies qui suivent la peinture de Watteau, et qui mettent en œuvre une grammaire décorative marquée par la liberté formelle comme par la sophistication du motif. Ainsi le pachyderme est une silhouette mais aussi un souvenir, celui de l’éléphant en marbre érigé par le Bernin comme piédestal à lobélisque égyptien de la place Santa Maria Sopra Minerva à Rome, non loin de la Villa Médicis où Didier Trénet a été pensionnaire en 1997.

Pour nous, comme pour lui-même, Trénet explique la naissance de ces dessins : "D’une certaine manière, je m’en suis fait un (Pierrot) en attendant qu’il revienne. Je pense aussi qu’il m’a attiré par le caractère indisponible ou impénétrable de son intériorité qui demeure assez frappant, et résonne étonnamment, je trouve, avec la période contemporaine". En cela, il réaffirme ce que Picasso disait à Kahnweiler en 1934 sur sa relation aux artistes : "Qu’est-ce qu’au fond un peintre ? C’est un collectionneur qui veut se constituer une collection en faisant lui-même les tableaux qu’il aime chez les autres. C’est comme ça que je commence, et puis ça devient autre chose."[1]

Il importe, pour l
artiste, non pas véritablement de sapproprier l’œuvre mais de se saisir de l’image, de lactualiser par la réitération et laltération. Un mécanisme de création est déclenché par lidée dinvestir ce tableau qui ouvre la voie à nombre de nouvelles images. Dans le même temps, ce processus donne naissance à des ramifications, des sortes de digressions qui, du personnage théâtral et de son hiératisme, font surgir le motif du masque comme commentaire ou comme ornement (au sens de la musique baroque, trilles, mordants ou fioritures) de représentations dont le sens ne nous est pas encore perceptible.

Ce cheminement, à la fois formel et interprétatif amène l’artiste à revenir à nouveau au tableau dans un mouvement circulaire. En effet, si la connaissance du sujet précis du tableau, Pierrot, dit le Gilles de Watteau, sest presque perdue, il en reste pour aujourd’hui lexpression de la théâtralité caractérisée par une inhabituelle monumentalité et une frontalité de la figure qui font que, comme ses avatars, dessinés ou photographiés par Trénet, il reste un acteur sur une scène et devient simultanément une sorte de totem.

En fin de compte, le sujet de ces œuvres se révèle être la question qu’elles posent, comme le tableau de Watteau. "Un comédien sans réplique" si l’on en croit le sous-titre de l’exposition du musée du Louvre en 2024. Réceptacle dun récit auquel nous navons plus accès, il devient support de projections, d’images, d’œuvres et de titres.

La citation n’est que le point départ pour Didier Trénet. L’œuvre la réactive, de divagation en vagabondage, et affirme sa vitalité comme elle exprime la complexité ontologique et le doute portant sur son identité.

Sophie Eloy

Extrait d’une communication "Pierrot vivant. Quelques réinterprétations du motif dans l’art contemporain" pour la journée d’études "Les reflets de Pierrot, de Watteau à Deburau et Prévert, et jusqu’à aujourd’hui : recherches et perspectives", donnée avec François Michaud le mercredi 22 janvier 2025 au Centre allemand d’histoire de l’art (DFK Paris).

 


[1]Daniel-Henry Kahnweiler, "Huit entretiens avec Picasso", 29 bis rue d’Astorg, 13 février 1934, Caen, l’Echoppe, 1988.


BIOGRAPHIE EN QUELQUES DATES

Né en 1965 à Beaune. Vit et travaille à Trambly.

 

1991 Diplômé de la Villa Arson.

1993 Mille Merdis Madame dans le cadre de "Migrateurs" au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, curator Hans Ulrich Obrist.

1997 Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome, Italie.

Le Jardin de ma mère, études et ruines, Cabinet d’arts graphiques, Centre Pompidou., curator Jonas Storsve.

2006 group showChauffe Marcel ! (L’imitation de Marcel Duchamp), Frac Languedoc-Roussillon, La Panacée, Montpellier.

2007 Présente deux œuvres pour Contrepoint III. De la sculpture au musée du Louvre.

2009 1ère exposition personnelle à la Galerie Papillon.

2013 Investit le jardin et les intérieurs du château de Rambouillet.

2015 Sous la purée le dessin, 1% artistique, Collège de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.

 

2017 Nommé pour le 10ème Prix de dessin d’art contemporain de la Fondation Daniel et Florence Guerlain.

2019 group showHistoires de dessins - Le hasard & le vagabond, Frac Picardie, Amiens.

2020 Participe à "Gontierama", musée d’art et d’Histoire, Château-Gontier, curator Bertrand Godot.

2021 Penser le paysage (duo avec Jean-Jacques Rullier), Chapelle de la Visitation, Thonon-les-Bains, curator Philippe Piguet

2022 Lauréat commande publique de la DRAC Occitanie pour son projet La langue de Najac.

2024 group show PODIUM, Le Parvis, Tarbes

 

PARMI LES COLLECTIONS

Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, Centre national des arts plastiques, IAC Villeurbanne, FRACs Ile-de-France, Pays de la Loire, Bourgogne, Occitanie Montpellier